Violences : notre tribune dans Médiapart

Violences: pour Sophie, Cécile, Dialla et toutes les autres, il y a urgence

28 NOVEMBRE 2013 |  PAR LES INVITÉS DE MEDIAPART

Marie Cervetti et Séverine Lemière, de l’association FIT Une femme un toit, gèrent le seul centre d’hébergement à Paris destiné aux femmes entre 18 et 25 ans, souvent victimes de violences sexistes et sexuelles. Faute de place, elles doivent refuser leur aide à des centaines de femmes chaque année et appellent le gouvernement à consacrer plus de moyens à cette population très vulnérable.

 


 

Sophie, 19 ans, a été jetée à la rue par son père parce qu’elle ne voulait pas lui préparer son petit déjeuner. Sa mère lui a ébouillanté la main quand elle avait 12 ans. Un homme lui a payé une chambre d’hôtel et a exigé des relations sexuelles en retour : pendant quatre jours, elle a fermé les yeux et serré les dents très fort en attendant « qu’il finisse ». Aujourd’hui, elle nous a trouvés sur Internet.

Cécile, 20 ans, a été violée par son père depuis ses 8 ans jusqu’à ses 10 ans. Puis, il l’a vendue à ses copains. Son absentéisme scolaire n’a alerté personne. A 16 ans, elle part vivre avec « l’homme de sa vie » : il crie, il la frappe, elle n’a plus d’amies. Quand elle tente de s’enfuir, il la rattrape dans les escaliers, l’agrippe par les cheveux, lui fracasse la tête sur chaque marche d’escalier et la laisse inanimée. Cécile est conduite à l’hôpital, elle raconte qu’elle est tombée du haut des marches. On la croit. Elle ne rentre pas chez elle, elle erre dans la rue, est violée par deux jeunes hommes, puis arrive chez nous. Elle a porté plainte, ses agresseurs n’ont toujours pas été retrouvés.

Dialla s’est enfuie parce qu’elle a entendu que ses parents voulaient la marier de force. Elle a fait une vingtaine de centres d’urgence en deux mois. Elle racontait que ses parents avaient été expulsés. Quand elle est arrivée, elle nous a dit que personne n’avait jamais su qu’elle avait été excisée et menacée de mariage forcé.

Cette année, l’association FIT une femme un toit a mis Sophie, Cécile et Dialla en sécurité, ainsi qu’une centaine d’autres jeunes femmes, victimes de violences sexistes et sexuelles. Nous gérons le seul centre d’hébergement spécifiquement dédié aux femmes entre 18 et 25 ans à Paris. Il y a un an, nous recevions François Hollande. C’est ici qu’il avait annoncé un « plan global » contre les violences faites aux femmes, que le ministère des droits des femmes se charge depuis de décliner, avec les faibles moyens qui sont les siens. Nous lui avions alors transmis ce message : dans la lutte contre les violences comme dans tous les autres domaines, la priorité doit être la jeunesse. Un an après, nous lançons de nouveau l’alerte.

Chaque jour, nous entendons les récits des jeunes femmes que nous hébergeons. Des récits éprouvants qui nous interpellent, qui souvent nous sidèrent, tant les violences qu’elles ont subies sont passées inaperçues. Des violences pas vues, pas sues, pas dites dans l’enfance ou l’adolescence. À l’âge adulte, ces femmes carencées affectivement, traumatisées, enfermées dans la honte et la culpabilité sont les victimes désignées des prédateurs qui savent si bien repérer leur extrême vulnérabilité. Isolées, sans argent, prêtes à suivre n’importe quelle main tendue, elles sont en danger permanent.

Ces jeunes femmes, aujourd’hui non éligibles aux minima sociaux, se retrouvent démunies et particulièrement vulnérables quand elles sont contraintes de fuir les violences au sein de leur famille, de leur couple ou de leur environnement géographique. Qu’elles soient victimes de viol conjugal, de viol collectif, de viol dit correctif, d’actes de torture et de barbarie, de mariage forcé, contraintes à la prostitution de survie, ces jeunes femmes doivent pouvoir trouver des centres spécialisés afin d’être accompagnées efficacement. C’est à un changement de logiciel que les pouvoirs publics doivent parvenir pour cesser de penser que les jeunes victimes peuvent être hébergées efficacement par les associations généralistes qui accueillent des personnes sans domicile.

L’urgence est politique, parce que nous ne savons toujours pas, sur les 1 650 places d’hébergement pour les femmes victimes de violences que le gouvernement s’est engagé à créer, combien seront réservées aux jeunes et combien seront dédiées aux violences autres que conjugales.

L’urgence est aussi sociale, parce que les jeunes femmes cumulent les ruptures qui freinent leur accès à la santé, à l’emploi et au logement. Ce n’est pas la précarité qui fabrique les violences sexistes et sexuelles mais ces violences qui conduisent notamment les jeunes femmes à la grande précarité.

Quasiment aucun dispositif de mise en sécurité n’existe, alors que les chiffres sont sans appel. 75 000 femmes sont violées chaque année en France, la plupart au sein de la famille. 70 000 adolescentes seraient menacées de mariage forcé en France. 53 000 femmes en France ont été excisées, dont 70 % ont moins de 35 ans. Et n’oublions pas que les femmes entre 20 et 24 ans sont elles aussi concernées par les violences conjugales.

Nous refusons 400 demandes d’hébergement par an. 400 jeunes femmes auxquelles nous tentons d’apporter une autre solution, en sachant pertinemment que ce serait d’un centre d’hébergement spécialisé comme le nôtre dont elles auraient besoin. Alors oui, il y a urgence.

 

Marie Cervetti, directrice de l’association FIT Une femme un toit

Séverine Lemière, présidente de l’association FIT Une femme un toit

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